Aïe, c’est un accident du travail.

    mardi 1er novembre 2005, par Jimv

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    •  Arles 25 octobre 2005 11h37

      Ce matin, on a bien bossé. L’avant dernier guide est rempli de ses palplanches. ça avance presque trop vite !

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      le chantier

      On a le temps avant la pause déjeuner de déplacer cette ferraille comme ça on finira peut-être le chantier cet après-midi.
      Cà fait un peu plus de quatre mois que nous répétons inlassablement toutes ces manoeuvres, l’équipe est soudée.
      Sur le coup, on ne peut pas déplacer notre guide avec notre pelle, le terrain ne le permet pas. Qu’importe, nos compéres terrassiers [1] s’en chargent.
      Il reste plus qu’à le fixer à l’autre bout, comme d’habitude : le relever avec une chaine fixée à notre pelle, passer la chaine de soutien au dessus de l’avant dernier palplanche, l’assurer, redescendre ... et le tour est joué.
      Cette boue ! Ah, elle nous aura pourrie la vie ! Non seulement tu te traines 5 kg à chaque pied de ce produit, mais à chaque pas le terrain veut garder ta botte...
      Bref, j’arrime la chaine de levage, on léve d’environ 1 métre le guide coté Rhône, j’attache la chaine de support et on rebaisse l’ensemble.
      Zut ! l’avant dernier palplanche est trop bas et du coup notre guide n’est pas vraiment suspendu.

    •  25 octobre 2005 11h43
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      le guide et sa chaine

      Bon, on va passer le chaine sur le dernier palplanche qui est plus haut. Il n’est pas dans l’axe , je prends la chaine de soutien pour l’y mener... y’a pas assez de jeu...
      "Je lève" me fait signe le pelleur [1]...

    •  25 octobre 2005 11h44 et environ 14 secondes.

      RHHHAARhhhaaaK
      Un bruit assourdissant de chaines raclant et frappant des ferrailles suivi d’un silence qui l’est autant. Mes neurones sont en effervescence, que se passe-t-il ?

    •  25 octobre 2005 11h44 et environ 16 secondes et 10 centiemes

      Tout vient de tomber.
      je tire sur ma main droite qui est dans mon gant coincé entre la chaine et le palplanche... Elle sort.

    •  25 octobre 2005 11h44 environ 16 secondes et 30 centiemes

      Au bout de ma main je vois les premières phalanges de mon index et de mon majeur pendre lamentablement.
      "Putain, mes doigts !" que je hurle en cherchant des yeux à croiser.
      Je choppe ceux du "pelleur" [1] "Putain, mes doigts !". Lui aussi a été surpris(en plus il y est pour rien), et cherche ce qui se passe. Ses yeux se fixent sur ma main que je tiens tendue, il réalise... "Merde, merde..." . Je regarde encore une fois ces lambeaux et leur dit Adieu ou Au revoir, sur le champ. Je ne veux plus vous voir, ce n’est plus de ma compétence ni de ma volonté, mais de celle de la médecine.

      "Tu peux m’emmener à l’hopital ?"
      Le pelleur [1] est déjà en bas de sa cabine, il regarde la position de son ensemble pour vérifier qu’il est en sécurité et on court dans le talus, moi je compresse mes doigts, parce que, ça fait mal...

      aux Urgences d’Arles.

    •  25 octobre 2005 11h45 et des broutilles.

      Coquin il est escarpé le talus !
      Le pelleur, à chaque fois qu’il se retourne voit mes doigts. "Merde, merde de merde...".
      Bon, l’hopital, je sais où il est, lui si (il y a fait un séjour)... Il fonce, plus vite que si c’était pour lui.
      "... Peux pas aller plus vite , c’est plein de monde... et qu’est-ce qu’y fait c’con, il avance ! ..."
      Faut pas que je tombe dans les pommes, alors respirons comme la femme qui accouche :
      chhh-chhh chhhh-chhh ...
      Ils sont coupés que je dis, on n’est pas pressés maintenant, pas la peine de nous tuer !

    •  25 octobre 2005 11h55 et presque.

      On trouve l’entrée des urgences.On s’y engoufre, on avance dans le hall...
      Trop vite ,on revient sur nos pas...Il y a quelqu’un là derrière la vitre, une secrétaire sans doute...
      Elle est prête à nous dire quelque-chose, elle voit ma main... Elle s’éjecte de son siège, dans un même mouvement, elle est à une porte et la main offrante "Suivez-moi !".Tu penses si je la suis !
      Box, brancard, couché, plein de gens en blanc . "fracture ouverte de l’index et du majeur","vous avez pas l’air bien monsieur" ...
      couic-couic,ils installent une perfusion... "C’est de la morphine, si ça va pas ,vous le dites, ici on est là pour vous soulager, le plus possible..."
      Ca, alors ça, ça fait du bien ! j’arrive quand même pas encore à être maitre de mon souffle. Je regarde autour de moi et je me découvre allongé sur ce drap blanc...
      "Excusez-moi dêtre si sale". C’est que pardi, je me suis pas changé ! le gant à la main gauche, la casquette en bataille, le bleu boueux et les bottes, n’en parlons pas, maman si tu me voyais !
      " Ne vous excusez pas, on va voir vos doigts"...
      " Moi,je veux pas voir !"
      " Ne vous faite pas de soucis, est-ce qu’on peut découper vos vêtements ?"
      (va, découpe, déchirre, écharpille si tu le veux...va, vole et nous sauve !) .Il y a beaucoup de douceur dans tous ces gestes .

      La "petite", elle arrive pas à enlever les bottes. "Laisse".
      En moins de deux, je suis dépoilé, ma main trempe dans un liquide des yeux compatissants me regardent et me voila affublé d’une sorte de robe que sur le coup je trouve très tendance .

      Séance radio,retour,attente. Une jeune fille me prends la main et me fait des "guilis-guiilis".
      "Vous sentez là, et là..."
      "Oui."
      "Vous sentez ?"
      "Ben oui !" (au doigt,c’est bon signe.Je crois).

      Une dame est au téléphone, elle vient me voir.
      "Ici on peut rien faire d’exceptionnel pour vous. Je cherche un "centre de la main" qui peut vous recevoir... vous avez mal ? il faut le dire, d’accord ?"

      Ca va mieux, mes doigts, tant pis on fera sans si c’est nécessaire... et mon pelleur, où il est,il doit se faire un brave mouron ?
      "Est-ce qu’il est là, est-ce qu’il peut venir ?"
      "je vais le chercher."
      ...
      "Je le trouve pas pour l’instant mais il pourra venir."

    •  25 octobre 2005 12h20 .

      La petite dame revient.
      "On va vous transporter à PGS, l’ambulance vient vous chercher dans quelques minutes".

      C’est vrai que les minutes sont longues...

      Un monsieur vient,il bricole sur ma main.
      "On a eu une formation sur le genre d’accident dont vous avez été victime:pas de garrot, laisser tremper..."
      Et voilà ma main comme une fleur dans son vase ! (merci la formation et surtout merci d’avoir retenu la leçon.)

      Le pelleur, il est là !

      Il s’inquiète de mon état. Nous nous rassurons ...
      "je t’ai amené tes vêtements et ton sac". Coquin, il à pas mangé le bougre et... un tee-shirt,un pantalon... assortis de tous mes papiers j’y ai pas pensé.

      Merci Pelleur !

      Sur ces entrefaites arrivent les ambulanciers.

      Il est temps de dire au revoir à cette équipe formidable.

    •  25 octobre 2005 13h55 .

      Super, ils sont gentils les ambulanciers, ils s’occupent de ma carte vitale (la bien-nommée) et Vvroom...nous voilà partis avec une ambulance toute neuve mais pas en rodage !
      Ah, il a pas fallut longtemps pour rallier Nîmes. Quand je rentre aux urgences, ils me souhaitent de bons doigts !.

      Polyclinique du Grand Sud +

      Me revoilà dans un box !
      Un monsieur arrive, défait "le paquet", examine ... Hum, je crois qu’on pourra pas conserver les bouts !" Je dis rien mais je serre les fesses.
      Visite chez l’anesthésiste puis dans la chambre... et on attend.

      Je décide d’enlever le bleu de travail (ça fait un peu désordre)... avec la perfusion c’est pas vraiment commode m’enfin me voilà donc en "calbut".

      Le petit vélo dans la tête se met à pédaler à fond la caisse.
      Heureusement que la boite pour laquelle je travaille est formidable. Le conducteur de travaux est déjà passé à Arles : c’est de la boite d’interim ADIA qu’ils m’appellent pour prendre des nouvelles.
      Ensuite "radio-canal" fait le reste et de la Haute-Saône à la Méditerranée tout le monde est au courant et s’empresse : les pelleurs, les dragueurs, les plongeurs, les batteurs, les chefs d’équipes... ça m’occupe et je reste positif sauf quand celui qui m’a tout appris téléphone :
      "Alors Wanadoo ?" ; il faut dire que lui il lui manque deux doigts et que le reste a été passablement modifié pour rester fonctionnel. Là je me lache et ses réponses me réconfortent... Merci à toi !
      Avec tout ça, j’ai plus de piles dans le téléphone !

      Bon, on me prépare : déguisement, lavage, cachet ... et on attend.

    •  25 octobre 2005 19h45 .

      "Allez on y va !"
      Petit voyage en brancard et me voilà dans l’"antre" ! des bidules electroniques partout, une lumière blafarde, le son des voix lointaines et résonantes ... pas rassurant...
      "je suis l’anesthésiste" me dit une sorte de martien, "je vous explique ce que je vais vous faire.( j’y comprends rien !). Seulement quand il commence à trafiquer avec son aiguille à mon aisselle alors là, je comprends ma douleur !
      "il faut que j’endorme chaque doigt ... j’arrive pas à trouver le pouce..."
      "Passes de l’autre coté !" que je dis sans retenir les larmes qui me montent aux yeux.
      "De l’autre coté il y a l’os !". Té pardi !
      Tout est finalement en cours d’endormissement et on me roule vers la salle d’opération.

    •  25 octobre 2005 un peu plus tard .

      J’ai toujours dit "ensuquez moi, mais pas d’anesthésie locale !" et me voila "tranquilou" dans la salle d’opération (devait pas y avoir que de l’aspirine dans le cachet que j’ai pris ?).
      " Je suis votre chirurgien" me dit l’homme à lunettes masqué. "voui".
      Cà commence à s’agiter : "Va me chercher un moteur", "il arrive lui ?"...
      Moi je suis "patient" mais ferme : "je veux rien voir !!!". Déjà que l’autre il m’a dit qu’ils allaient couper les doigts, non, je veux pas voir même par inadvertance !
      "Vous faites pas de soucis !"
      Commence la ronde des "draps" l’installation de divers trucs et enfin le rideau qui sépare ma main des officiants. Ouf !
      Je suis un peu "schouté". Leur probléme (aux 4 ou 5) c’est qu’ils n’ont pas mangé.
      "On pourrait se faire un cassoulet... et vous monsieur ?..."
      D’un coup je comprends qu’il faut que je réponde, pour les rassurer ...
      "... moi une choucroute ..." Doivent penser que le cachet que j’ai pris était trop gros !
      Ils se lancent dans leur bricolage. Je zappe pas mal de choses, mais je comprends que l’index est terminé, puis au son d’une perceuse qu’ils s’attaquent au majeur... Je n’ai plus de repère temporel et puis ils sont discrets, ils parlent peu.

      la délivrance

      Je n’ai pas idée du temps qui qui vient de passer, une heure au moins sans doute ?
      Le chirurgien : "Vous voulez voir maintenant ?"
      ... (s’il me le demande c’est que ça doit pas être trop moche : un sur deux peut-être ?)
      "Ben oui" que je dis pas très rassuré !
      Là les champs tombent, je vois le sourire du chirurgien et dans la foulée les deux ongles de mes doigts...
      "Merci docteur !!!


      Y’a pas de suivi dans cet article ! ...


    •  1 décembre 2005 11h52 .

      "Gardez trois jours le pansement " qu’il a dit le toubib . Trois jours et ....j’ai 52 minutes de retard !
      Comme lui, j’utilise l’éther pour décoller le pansement.

      Alleluia !.

      Enfin tout est libre et ma foi correct.
      Alors là, quel bonheur de pouvoir enfin se laver les mains, à deux mains...
      Et je te mets le savon et je fais couler l’eau et je frotte. Plus d’un mois de crasse ! Ca desquame sérieux, le "tampon jex "est appelé à la rescousse. Les traces de tous ces produits iodés et des encores présentes traces d’huile hydraulique commencent à disparaître... présentable en sorte la main.

    •  27 décembre 2005 (ché pas quand) .

      Il a fini par tomber l’ongle de l’index. Je sais pas où ni quand ?
      Il était bien là ce matin, mais plus ce soir ... sans soufrance ... mais où est il ?

      Qu’importe, je me sens plus "libre".
      Il va falloir encore qu’il apprenne la sensibilité ce doigt, mais comme il me "parle" et que je fais de même, c’est pas gagné mais à deux (plus la "faculté) on avance.


      ... Et voilà l’histoire du deuxième accident du travail du 09/11/2009.

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      Toujours pareil : un enchaînement de circonstances bien difficiles à éliminer sauf à vouloir faire plus de sécurité par des gens de bureau extérieurs aux vrais enjeux qui nuisent à la sécurité réelle.

      cette histoire est ici

    • [1] j’ai pas l’habitude d’appeler les gens par leur titre ou leur fonction, ici c’est volontairement qu’il n’y a ni nom de personnes ou d’entreprise.

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        7 Messages de forum

        • Aïe, c’est un accident du travail.

          6 novembre 2005 10:37, par sylviane

          tu risquais moins en ajustant mes lunettes grand con ! et en plus on buvait un bon coup à ta santé, tu vois, on n’a pas bu assez !

          bisousss

        • Aïe, c’est un accident du travail.

          6 novembre 2005 17:24, par l’âne dreas

          encore un petit effort et je viendrai te voir pour te proposer d’investir ensemble dans une paire de gants.
          Je suis toujours à la recherche de manchots de droite.

          • Aïe, Aïe, un manchot de gauche !. 7 novembre 2005 23:10, par jimv


            un manchot de droite,est-ce que ça existe ?
            Comme tu me le suggéres dans ton mail,je joins ta "contribution photoshopesque" !
            Il est des manchots qui ne le sont pas (et vice versa). En tous cas merci pour ta bonne humeur contagieuse. _(pour ta demande,elle est aujourd’hui faite sur internet et il est probable que tu aies des propositions).

            C’est toi qui m’a refilé le virus des bateaux (et bien d’autres sans doute),alors c’est sur, ce ne sont pas 2 doigts un peu "cabossés" qui m’empécheront de continuer cette aventure !

        • Aïe, c’est un accident du travail.

          27 novembre 2005 12:59

          C’est le metier qui rentre, mes meilleurs voeux de santé et de courage

          Abdel de Bauland

          • Aïe, c’est un accident du travail. 28 novembre 2005 14:42

            merci pour tes voeux, je crois que j’ai de la chance parce que tout évolue en bien !
            Tant pis, je crains que rapidement il faille que tu me supporte encore sur un chantier ou l’autre !

          • Aïe, c’est un accident du travail. 25 janvier 2007 14:48, par viviane

            Ai le tampon gex et la perceuse....Viviane bisous

        • Bonjour :) Merci pour ce témoignage car il m’est arrivé exactement la même chose aujourd’hui (mais uniquement le majeur pour ma part) et votre histoire me rassure :) Sur le coup je m’imaginais déjà avec une phallange en moins !
          Bref, heureux que tout se soit bien passé pour vous

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